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Juste m'échapper.

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Texte du 23 mars 2015(écrit avec une amie).

Texte du 23 mars 2015(écrit avec une amie).

Texte du 23 mars 2015(écrit avec une amie).

Mercredi quatre Février, minuit deux. Je ne parviens pas à m'endormir; alors, de ma fenêtre, j'observe le ciel. Les flocons tombent en abondance, il m'est impossible de les compter. Ma chambre est vide, contrairement à mes pensées. Mes affaires sont emballées, mes cartons sont fermés. Chacun d'eux emprisonne des livres, des photos, ou même des peluches me rappelant de nombreux souvenirs. Des bons comme des mauvais.

Je me revois, dix ans auparavant, jouant dans la neige en riant. Je m'imagine, dans quelques jours, seule dans un coin de la cour. Il ne me reste que quelques heures avant le départ, notre départ vers l'inconnu. Ma mère, mon frère et moi quittons notre pays afin d'en découvrir un autre, afin d'en habiter un nouveau. Du haut de ses sept ans, mon frère se fait une joie à l'idée de devoir apprendre une nouvelle langue et découvrir de nouvelles cultures. Je suis de neuf ans son aînée, et cette idée ne m'enchante pas du tout. Et bien pire que cela, elle me terrifie.

Maman hait les souvenirs que nous laissent ce pays. La mort de mon père lors de l'attentat dans le supermarché juif, deux jours après l'attaque Charlie Hebdo. Elle dit que, partout où elle va, elle le revoit et qu'elle n'arrive pas à faire son deuil. Moi je pense que, n'importe où on ira, on aura toujours le fantôme de papa à nos côtés.

Mais moi j'ai des amis ici. J'ai toute ma vie ici. J'ai seize ans et mes seize ans se sont déroulés ici. Je ne veux pas partir loin et tout oublier. Je ne sais pas pourquoi maman veut oublier papa et pourquoi elle est si égoïste.
Pourquoi vouloir oublier son mari tué injustement? Je ne sais pas ce que tout cela cache et ça me terrifie tout au plus...

J'ai cette horrible impression qu'elle veut prendre la fuite, non pas pour dissimuler des secrets mais pour effacer ses peines. C'est beau l'espoir, quand même. C'est beau de croire que les souvenirs resteront derrière nous, coincés de l'autre côté de la frontière. En réalité, ils nous suivent. Ils nous hantent. Nous font rire, parfois; et pleurer dans d'autres cas. Papa est mort, et même si maman est persuadée qu'il est et restera à jamais de l'autre côté de la frontière, je continuerai à le faire vivre dans mon cœur. Il renaîtra au coin de mes yeux et viendra mourir le long de mes joues.

J'hésite à partir avant tout le monde, fuir tout ça et me loger dans un p'tit coin rien qu'à moi. Partir avec quelques affaires: mon téléphone, quelques livres, un peu d'argent, deux ou trois tenues pour me changer et me blottir dans les bras de mon bien aimé. Maman n'a pas le droit de me l'enlever, il est tout ce que j'ai. Il est le seul à m'avoir comprise après le décès de papa, il est le seul à m'aimer de cette manière. Qui le comblera de tendresse, si je pars ? Qui me comblera d'amour, si je le laisse ? Je ne veux pas quitter ce pays, je ne veux pas l'abandonner. Je refuse de faire comme si rien n'avait eu lieu ici.

Il est huit heures, à présent. Le réveil de maman vient tout juste de retentir dans la maison. C'est le jour du départ. Impatiente, elle se dirige dans la chambre de mon frère afin de le réveiller. Quant à moi, je n'ai toujours pas fermé l’œil. Mais, entendant des bruis de pas en direction de ma chambre, je m'enroule dans ma couverture et fais mine de dormir. Elle ouvre délicatement la porte de ma chambre, la faisant grincer. Je la sens de plus en plus proche de moi, le parquet craque sous ses pas. Puis, comme le faisait papa il y a un mois de cela, elle s'est assise à mes côtés; me regardant dormir avant de me réveiller. Bien que je ne dorme pas réellement, j'apprécie cet instant. Et, puisque c'est le jour du déménagement, c'est un bon prétexte pour perdre ne serait-ce qu'un peu de temps.

A peine la porte refermée, mon avenir est décidé.
Je saute du lit, prépare mon sac à dos, embarque quelques affaires et me prépare à sortir. Les larmes coulent sur mes joues, je vais abandonner ma famille...
Je décide de rédiger une lettre. Quelques explications et excuses ne feront pas de mal.
« Chère maman, je suis désolée de ce que tu vas apprendre dans ces quelques lignes mais tu ne me laisses pas le choix. T'es-tu seulement rendue compte du mal que ce déménagement me provoquait?
Ne me cherche pas, je pars et t'enverrai quelques lettres pour te faire parvenir mon bonheur. Je viendrais peut-être te voir de temps en temps, je garde votre nouvelle adresse. Je t'aime maman, excuse-moi. »

Voilà, ma lettre est posée sur mon lit, je balance mes affaires par la fenêtre et saute aussi. Direction la gare.
Dans le train, j'envoie un sms à mon copain pour lui dire que je vais arriver puis j'éteins mon téléphone et essaie de faire le plus grand vide en moi-même.

Pour une fois, pour changer, j'essaie de ne plus réfléchir. De ne plus penser. Je me laisse seulement bercer par la musique résonnant dans mes oreilles, tout en regardant le paysage par la fenêtre du train. Le trajet est long, mais ce n'est rien. Ce n'est rien comparé à celui que j'aurais enduré si j'avais suivi ma famille afin de quitter la France. Face à mes yeux d'enfant, le tableau ne cesse de changer. La ville et ses immeubles encombrants sont loin derrière moi. Je me rapproche de la campagne, du calme, mais surtout; de la liberté.

Il ne me reste plus qu'une heure avant de retrouver le doux confort que m'offre mon copain lorsqu'il me prend dans ses bras. Plus qu'une longue heure à regarder le paysage qui, à présent, me lasse. Après quelques minutes à regarder dans le vide, une idée me vint à l'esprit. J'ai prit mon cahier, un de mes stylos, et je me suis mise à écrire. J'ai longtemps écrit, aussi longtemps que j'ai pu, jusqu'à devenir complice de mes mots. Complice de mon stylo. Puis je me suis arrêtée, une fois le sang de mon allié étalé sur diverses pages.

Et puis, c'est là que ça arriva. Le train commença à bouger dans tous les sens, je fus prise d'une énorme panique quand je vis que le train avait totalement déraillé et que nous foncions directement dans une forêt.
La locomotive se fracassa contre un arbre qui tomba sur le train, puis contre un deuxième, un troisième... Une suite sans fin de la forêt de la mort.
C'est là, que je décédai. Sans avoir retrouvé mon copain, sans avoir suivi ma famille; j'avais tout gâché et j'en ai payé le prix.
Le prix de la mort.